Il y a des bassistes techniques.
Il y a des bassistes groovy.
Et puis il y a ceux qui parviennent à transformer la basse en moteur musical central.
Mark King appartient clairement à cette dernière catégorie.
Son jeu n'a jamais été pensé comme une démonstration de virtuosité gratuite, mais comme une réponse très concrète à une question simple :
comment faire avancer un morceau, physiquement, émotionnellement, irrésistiblement ?
Derrière les tubes, les millions de disques vendus et les lignes de basse iconiques, se cache une philosophie de jeu bien plus profonde qu'il n'y paraît.
Une école invisible : jouer pour de vrai, tout le temps
Avant les grandes scènes et les studios internationaux, Mark King a appris son métier dans un contexte que beaucoup de musiciens sous-estiment :
jouer tous les soirs, pour des publics très différents, dans des conditions parfois loin d'être idéales.
Cette période forge plusieurs éléments fondamentaux :
- la régularité rythmique
- l'adaptation immédiate au public
- la capacité à faire groover un morceau, même simple
- le sens de la durée et de l'endurance
Jouer longtemps, souvent, sans filet, développe une compétence que peu de méthodes enseignent réellement :
👉 faire tenir la musique dans le temps.
C'est précisément cette solidité qui deviendra l'une des signatures de son jeu. Cette discipline du temps et de la pratique régulière est au cœur de toute progression efficace à la basse, même avec peu de temps disponible. Paul Jackson a également appris cette responsabilité sacrée de "tenir le temps" dans les rues d'Oakland, où chaque répétition était un examen réel.
Quand la basse devient une voix principale
Contrairement à beaucoup de bassistes funk de sa génération, Mark King ne se contente pas d'un rôle d'accompagnement.
Sa basse :
- dialogue avec la voix
- structure l'harmonie
- impose un relief rythmique constant
Dans certains morceaux, la ligne de basse est même l'élément le plus mémorable du titre.
Ce choix n'est pas esthétique au départ.
Il est fonctionnel.
La basse n'est pas là pour remplir.
Elle est là pour porter.
Cette approche rejoint celle de Paul Jackson, qui a redéfini la basse comme une composition rythmique plutôt qu'un simple soutien. Comme lui, Mark King pense "la basse comme une narration", où chaque ligne doit raconter quelque chose et diriger la musique.
Une ligne peut être populaire… et terriblement exigeante
L'un des paradoxes du jeu de Mark King, c'est que certaines de ses lignes les plus connues sont aussi parmi les plus difficiles à tenir sur la durée.
Pas parce qu'elles sont rapides.
Mais parce qu'elles sont :
- continues
- sans respiration
- ultra précises rythmiquement
- physiquement exigeantes
Ce type de ligne demande :
- une main droite solide
- une gestion fine de l'énergie
- une concentration permanente
C'est exactement le genre de groove qui révèle la différence entre :
savoir jouer une ligne
et
être capable de la tenir en situation réelle.
Pour développer cette endurance technique et cette vitesse propre, apprends à shred intelligemment : le raking, les bursts et les slides te permettront de jouer des lignes rapides sans forcer ni perdre en précision.
Joe Dart parle exactement de ce même défi : le groove ne vient pas de la vitesse, mais de la stabilité du temps et de l'endurance. Il consacre d'ailleurs des heures avec une boîte à rythmes pour développer cette capacité à tenir une ligne dans le temps, ce qu'il appelle "militant subdivision". Paul Turner démontre également cette capacité : ses lignes loop-like chez Jamiroquai sont simples en apparence, mais extrêmement exigeantes en placement et en constance.
Le succès comme point de rupture
Atteindre un succès massif change profondément la dynamique d'un groupe.
Quand une direction musicale fonctionne trop bien, elle impose souvent un choix brutal :
- continuer dans cette voie
- ou s'y opposer au risque de tout perdre
Dans le cas de Level 42, cette tension a marqué un tournant.
Le succès a amplifié :
- les divergences artistiques
- la fatigue
- la pression
- les attentes extérieures
Résultat : la formation originale n'y survivra pas.
Une réalité fréquente dans l'histoire de la musique, mais rarement abordée avec autant de lucidité. Flea évoque également cette vulnérabilité dans le contexte du groupe, où présenter une idée reste risqué et peut faire mal si les autres ne "sentent" pas le truc.
La maturité musicale : jouer sans pression
Avec le recul, Mark King adopte une vision radicalement différente de la réussite.
Aujourd'hui, ce qui compte n'est plus :
- la compétition
- la course aux charts
- la comparaison permanente
Mais :
- le plaisir de jouer
- la qualité des échanges musicaux
- la liberté de choix
Cette évolution se ressent directement dans le jeu : 👉 moins de tension, plus de respiration, plus de profondeur.
C'est une leçon précieuse pour tout bassiste en quête de progression durable. Cette relation apaisée à la musique rejoint la philosophie de Stuart Zender, qui a développé une approche instinctive et musicale de l'instrument, où le groove est une responsabilité et non une démonstration.
Le groove avant la technique
Mark King a souvent insisté sur un point fondamental :
son rapport rythmique vient autant de la batterie que de la basse.
Penser la basse comme un instrument uniquement mélodique est une erreur fréquente.
Son jeu repose sur :
- une approche très percussive
- une indépendance forte des mains
- une vision globale du rythme
La technique n'est jamais une finalité.
Elle est un outil au service du groove.
Cette vision rejoint parfaitement celle de Joe Dart, qui répète constamment : "The one thing you absolutely can't skip on is developing great time." Le time est non négociable, la virtuosité vient après. C'est pour cette raison qu'une pratique structurée autour de la précision rythmique est si cruciale.
Ce que les bassistes peuvent vraiment apprendre de Mark King
Au-delà du style, plusieurs enseignements clés ressortent :
1. Le groove se construit sur la durée, pas sur la vitesse
Travailler lentement avec un métronome, en visant la régularité et la clarté des attaques, c'est peu spectaculaire mais fondamental. Intègre ce travail dans ta routine quotidienne : même 10 minutes de métronome ciblé valent mieux qu'une heure de jeu approximatif.
2. Une ligne simple peut être plus difficile qu'une ligne complexe
La simplicité apparente repose sur un placement rythmique extrêmement précis. Stuart Zender illustre parfaitement ce principe : ses lignes paraissent simples à l'oreille, mais reposent sur une articulation très contrôlée et une écoute permanente.
3. La basse peut (et doit) porter un morceau
Pour composer des lignes qui dirigent la musique comme Mark King, tu dois avoir une vision claire et organisée de tout le manche. Cela te permettra de naviguer librement et de placer tes notes avec intention.
4. Le succès n'est pas toujours synonyme d'équilibre
Cette lucidité sur les effets du succès est rare et précieuse pour construire une carrière durable.
5. Jouer détendu améliore instantanément le son
Cette approche détendue et mature rejoint celle de Stuart Zender, qui privilégie l'intention et l'écoute à la tension et la démonstration. Flea insiste également sur cette idée : quand il joue vraiment bien, il est tellement "parti" qu'il pourrait baver sans s'en rendre compte. Le grand jeu ne vient pas du mental, il vient d'un endroit plus profond.
6. L'ouverture musicale enrichit ton vocabulaire
Mark King s'est nourri de multiples influences : funk, jazz, pop, rock. Cette ouverture à différents styles développe ton vocabulaire, affine ton oreille et te permet de t'adapter à n'importe quel contexte musical. L'éclectisme n'est pas une dispersion, c'est une force.
Ces principes restent valables quel que soit le style musical.
Une carrière guidée par le plaisir de jouer
Ce qui frappe le plus aujourd'hui, ce n'est pas la technique de Mark King.
C'est sa relation apaisée à la musique.
Jouer moins, mais mieux.
Tourner quand l'envie est là.
Revenir à l'essentiel.
Une posture inspirante pour tous les musiciens qui cherchent à progresser sans se perdre.
Cette philosophie mature est également au cœur de l'approche de Paul Jackson, qui a choisi de vivre au Japon pour trouver la paix, la stabilité et une société qui respecte profondément la musique improvisée. Les deux bassistes partagent cette vision : la musique est un lien, pas une compétition.

Résumé
- Le groove est une compétence physique autant que musicale
- La basse peut devenir le centre de gravité d'un morceau
- La régularité et l'endurance comptent plus que la virtuosité
- Le succès peut fragiliser un équilibre artistique
- Jouer sans pression transforme profondément le son et le ressenti
Mark King incarne une vision mature et durable du rôle du bassiste. Pour intégrer son approche, structure ta pratique quotidienne, développe une maîtrise complète du manche et apprends à tenir une ligne dans le temps. Cette philosophie rejoint celle de Joe Dart, qui place également le groove avant la virtuosité, et celle de Paul Jackson, qui pense la basse comme une composition rythmique.